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Les établissements expérimentaux, "ghettos tranquilles" ou grain de sable dans les rouages de l'Education Nationale ? Lycées autogérés : l'expérience oubliée |
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Ils font foin de la hiérarchie et de l'obligation de présence, bousculent les programmes et offrent le pouvoir aux élèves : il y a vingt ans se créaient quatre établissements publics volontairement en marge. Ils devaient être "pilotes", ils n'ont pas eu de descendance et craignent aujourd'hui que l'Etat ne les étouffe sans bruit. Enquête chez ceux qui cherchent des poux au mammouth. Ada Mercier
Matinée de tempête à Saint-Nazaire. Près des docks, les rafales de pluie fouettent le petit immeuble bleu du lycée expérimental. A l'intérieur, une dizaine de jeunes de 16 à 20 ans se sèchent dans la cuisine. Ils endossent charlotte et tablier pour préparer le déjeuner, un chili con carne épicé qui mijote dans une énorme bassine de fer-blanc. Au menu de leur après-midi : cours de maths, séminaire sur "le normal et le pathologique", préparation du voyage en Espagne, atelier artistique sur le thème de la rue, ou sieste. Maxime, Clémence et Muriel ont préféré emprunter un pot de peinture, et repeindre la cafétéria en refaisant le monde. Aucun "pion" ni "censeur" ne les renverra en cours manu militari, d'ailleurs ces termes ne figurent pas dans leur vocabulaire - pas plus que "bulletin", "antisèche" ou "conseil de classe". La devise de l'endroit est plutôt : " fais ce qu'il te plaît ". Quand l'heure est à l'encadrement sévère des sauvageons, une poignée d'irréductibles gaulois continue à prôner une éducation à contre-courant des dogmes et de la discipline. En 1981-1982, le ministre de l'éducation Alain Savary avait donné carte blanche à quatre équipes d'innovateurs. Ils ont fondé des lycées de la dernière chance pour redonner l'envie d'apprendre à tous ceux qui se croient définitivement brouillés avec l'école. Vingt ans après, le lycée autogéré de Paris (LAP), celui de Saint-Nazaire, ainsi que les établissements d'Hérouville et d'Oléron (voir encadré), sont toujours isolés, et toujours là. Enfants esseulés de l'esprit mai 68, ils détonnent dans l'Education Nationale de 2003. Entre les trublions et le ministère, la guerre n'est pas encore ouverte, mais la rumeur enfle déjà. En réunion avec ses collègues, Joël Quélard, prof de maths, s'exclame : "Ils sont en train de nous tuer à petit feu". A la rentrée dernière, le rectorat a supprimé deux postes à Saint-Nazaire. Quant au LAP, il attend un documentaliste depuis sa création. Pour chaque financement supplémentaire, il faut se battre. Les lycées autogérés étant directement rattachés à l'Etat, la décentralisation leur a porté un coup dur : moins de fonds au niveau national, mais toujours aucun de la région. Conséquence : au LAP, les élèves ne reçoivent pas leurs manuels de cours au début de l'année comme cela se pratique ailleurs. Aux profs d'écorner le budget pour acheter les ouvrages nécessaires; attention à ne pas les perdre, ils devront resservir l'année prochaine.
Mise à mort. En 2001, les établissements autogérés avaient cru entrevoir une éclaircie. Sous le ministère Lang avait été créé le Conseil de l'Innovation (CI), structure indépendante, qui soutenait les expériences pédagogiques de ce genre. La présidente, Anne-Marie Vaillé, voulait leur donner un statut solide, et aussi les aider à créer de nouveaux lycées "alternatifs". Ouvrir d'autres structures parallèles, pour éviter le paradoxe qu'elle décrit ainsi : "Une expérimentation doit perdurer pour pouvoir réussir, mais quand on la pérennise, on l'oublie; elle devient un ghetto tranquille, voire un alibi pour éviter toute évolution par ailleurs". Juillet 2002: Luc Ferry rattache le Conseil de l'Innovation à l'administration centrale, lui ôtant toute indépendance. Anne-Marie Vaillé et 17 autres membres du conseil démissionnent. Le ministère laisse pourrir la situation. Les démissionnaires ne sont pas remplacés, les courriers restent sans réponse. Aujourd'hui, si l'Education nationale assure toujours qu'il n'est "pas question de supprimer le CI", Gabriel Cohn-Bendit, fondateur du lycée expérimental de Saint-Nazaire et membre du CI, dénonce une "mise à mort" du conseil (voir entretien). L'entourage du ministre laisse entendre que le but est plutôt la réintégration de tous dans les lycées traditionnels, quitte à ouvrir quelques classes aménagées. Jusqu'à présent, les lycées autogérés se croyaient protégés dans leur "ghetto": "On sert un peu de bonne conscience à l'éducation nationale", explique Gaétan Champémaud, prof de musique au LAP. "Qui accepterait ce genre d'élèves à part nous ?". Soupape de sécurité pour les jeunes trop rebelles, ou bien véritable alternative pédagogique, les établissement autogérés ont parfois du mal à définir leur place dans la société. Certains parents abandonnent ici leurs enfants aux soins de l'équipe éducative avec un fataliste: "Je ne sais plus quoi en faire". L'équipe de Saint-Nazaire s'apprête à accueillir un jeune Arménien d'Azerbaïdjan en provenance de Russie, autodidacte n'ayant jamais mis les pieds dans une école.
Bible, euthanasie et fellation. Beaucoup d'élèves ont été rejetés par le système, interdits de section générale ou de lycée tout court. "On voit arriver des gamins détruits, qui ont perdu toute confiance en eux", dit Bernard Elman, prof de maths au LAP. Joëlle, membre de l'équipe éducative de Saint-Nazaire depuis la création, évoque le souvenir douloureux des suicides de jeunes. Adrien, élève de première, raconte : " Là où on était avant, on nous considérait comme des fous, des zombies. Moi, ma mère m'a mis de force au LAP, parce que j'étais en pleine dépression. Ca m'a sauvé ". Caroline, barrettes sages et sourire en coin, en terminale à Saint-Nazaire, lui fait écho. Dans le système traditionnel, elle était plutôt bonne élève, mais terrifiée par l'école au point de faire des crises d'angoisse à répétition. Le lycée autogéré lui a ôté ses peurs. "On m'a montré que j'étais capable de concevoir un projet et de le faire réussir, dit-elle. J'ai pu arrêter les antipsychotiques quelques mois après." Mais à ces jeunes en difficulté se mêlent d'autres cas, des "militants", comme la jolie Hélène, qui a choisi le LAP par conviction et volonté d'autonomie, ou Shamya, dont les parents "soixante-huitards" n'ont pas hésité à déménager de Toulouse à Saint-Nazaire pour lui permettre d' "étudier avec des jeunes plus mûrs". Ceux-là insistent sur la dimension originale du lycée, sa manière de mélanger les disciplines et de valoriser l'art dans les ateliers de radio, danse, théâtre ou cinéma... "Ces établissements ne considèrent pas l'école comme un lieu de transmission rigide et artificiel des savoirs", explique doctement Romain. Un cours d'anglais au LAP, basé sur un film, peut se transformer en débat sur le puritanisme des Américains. Les questions fusent: "Y a-t-il des passages de la Bible qui incitent au racisme ?" "Y a-t-il des états dans lesquels la fellation est un délit ?" "Et l'euthanasie ?". Les élèves parlent sans tabou mais sans provocation. Le professeur anime, recadre, leur propose de rechercher pour la prochaine fois les réponses à leurs questions dans l'Ancien Testament et dans la loi américaine.
Frilosité. Un certain désabusement point toutefois chez les membres les plus anciens des équipes éducatives, qui ont vu le projet initial se ternir au fil des ans. A l'origine, les élèves de plus de 25 ans, qui étaient passés par la vie active, étaient en majorité. A présent, les cas comme celui de Julien, arrivé à Saint-Nazaire il y a quelques jours après avoir bossé deux ans, "pour avoir le bac et faire autre chose qu'emballer des cartons toute [s]a vie", se font rares. La moyenne d'âge des élèves a baissé, leur motivation également. Au LAP, où une centaine d'élèves sont reçus chaque année sur plus de 500 demandes, on évoque dans les couloirs un changement d'orientation délibéré. "La politique du lycée est allée à l'encontre des grosses difficultés et des gens dangereux", reconnaît Wolfgang Molitor, prof d'anglais. Traduction : on évite de prendre les cas les plus désespérés de peur de ne arriver à les contrôler. La paix règne effectivement parmi la population bigarrée qui écoute aussi bien de la musique classique que du hard rock. Malgré cette prudence presque frileuse, les lycées autogérés traînent toujours une image négative. Les gens du quartier, les traitent de "marginaux", voire de "drogués" ou de "délinquants". Les élèves de Saint-Nazaire qui cherchent à se loger voient souvent les visages se fermer à la seule mention "lycée expérimental". Même Benoît, prof de physique, avoue qu'il a menti sur son lieu de travail lorsqu'il a loué son pavillon. De la drogue, on n'en voit pourtant pas plus dans les lycées autogérés qu'ailleurs, assurent en choeur élèves et profs, "seulement ici on en parle ouvertement", expliquent-ils. Pas de dealer connu à l'intérieur des établissements, pas de pétards ostensibles, mais quelques dérapages. Entendu en réunion : "Hier, les profs ont chopé deux mecs qui fumaient un bang pendant l'assemblée générale".
Bulle. L'absentéisme en revanche, un des chevaux de bataille des adversaires de l'autogestion, "est bien un problème récurrent", reconnaissent les équipes de Paris et de Saint-Nazaire. Les lycées autogérés n'accueillent chaque jour que la moitié de leur effectif environ. Les élèves évoquent "l'année d'adaptation", un temps de transition où l'adolescent se cherche, teste les limites de sa liberté toute neuve, n'apparaît pas souvent en cours et sèche son tour de ménage. Paqui, prof d'espagnol à Saint-Nazaire, craque devant des élèves: "Vous changez tout le temps, il faut un sens de l'improvisation incroyable pour vous suivre. Trois ans que je suis ici, et jamais un élève n'est venu me donner un coup de main pour préparer un atelier !" A Paris, c'est Omar, l'agent d'entretien, qui en a ras la casquette. "Qu'ils arrêtent de prendre le lycée pour une crèche. Il y en a qui ne viennent que pour dormir et empêcher les autres d'étudier sérieusement." Vincent, jeune prof de lettres, fronce les sourcils derrière ses lunettes rondes: "Le lycée est presque trop confortable". Au risque de devenir une bulle. Certains jeunes arrivent très en avance le matin, bien qu'ils aient parfois une heure et quart de trajet, juste pour le plaisir. D'autres restent des années puis y reviennent sans cesse, bavarder, faire la bise aux profs, "être à la maison", résume Jérémy, ancien élève du LAP rencontré dans le jardin. L'équipe éducative se voit parfois contrainte aux mesures drastiques: refuser de réinscrire l'élève, voire ne même plus lui parler, "parce que ce n'est pas lui rendre service", soupire Joëlle. Car, un jour, il faut bien affronter le dehors. Et la société les attend au tournant, brandissant les chiffres catastrophiques des résultats au bac : seulement 20 à 25% des candidats empochent le précieux diplôme chaque année. Une statistique secondaire au vu de ce qu'ont acquis les élèves par ailleurs, protestent les fondateurs, citant l'autonomie, l'estime de soi, la culture générale et le "virus de la curiosité", dit Joël, qui assure : " les anciens élèves sont parfois très bien vus, surtout dans le cinéma ou la vidéo. Outre leur formation spécifique, ils ont appris à avoir l'esprit d'initiative... et à ne pas rechigner devant les heures sup'".
Le bac et le reste. Pourtant, les élèves se sentent souvent rattrapés par la nécessité de l'examen, échangent de très sérieux "passe ton bac d'abord". Certains, après une année ou deux au lycée expérimental, repartent dans le "traditionnel" pour l'objectif bac. Les cours de terminale se passent dans un silence recueilli, même les questions deviennent dociles. Lorsque Corinne, prof d'histoire au LAP, demande à ses élèves s'ils souhaitent qu'elle note leurs copies (autrement, elles sont simplement munies d'appréciations), tous le réclament. Autre contradiction, l'absence de toute formation manuelle ou technique. Gabriel Cohn-Bendit reconnaît: " cette absence est un de nos échecs. D'ailleurs, on n'aurait jamais dû s'appeler lycée, mais centre expérimental." Peut-être faute de formation professionnelle, la majorité des anciens "galère" souvent, peinant à joindre les deux bouts entre petits boulots et intermittences du spectacle. Mais d'autres sont devenus médecin, agricultrice bio, engagé dans la marine, barman en discothèque, voire professeur, et conseiller d'éducation. Emmanuelle, qui a raté deux fois son bac, est passée par un BTS pour devenir graphiste. Wu Wei, un ancien qui a créé un site web à la gloire du LAP, a continué ses études dans l'une des meilleures universités des USA avant de trouver un poste à Washington. Pour les adversaires de l'autogestion, les échecs parfois essuyés par les élèves ne font que prouver l'inadaptation de cette "survivance" à la société actuelle. Et de dénoncer le "laxisme" des enseignants, le temps consacré par les élèves à la gestion, les emplois "perdus" à cause de l'autogestion, surtout la polyvalence des professeurs. Les lycées autogérés revendiquent en effet que tous puissent apprendre de tous. Un prof de maths pourra enseigner l'anglais ou le français par plaisir, même s'il lui manque le diplôme spécifique.
Normes. Les syndicats enseignants, en particulier FO, s'insurgent également contre la "cooptation" de l'équipe éducative : le statut particulier des lycées autogérés permet aux professeurs de choisir leurs collègues sans tenir compte de leur niveau d'avancement national. Vincent, prof de lettres au LAP, bondit à l'évocation de ces "privilèges": "Entre la gestion et le tutorat, nous travaillons environ six heures de plus par semaine que celles qui nous sont payées. En outre nous ne faisons pas carrière, faute d'inspection. Mais je suis content de me lever le matin pour venir ici". Joël Quélard reconnaît que les deux lycées autogérés jouissent d'un statut "exceptionnel: une structure publique avec la liberté incroyable du privé". Un statut exceptionnellement flou, également. Aucune loi, aucun texte administratif ne le définit, ce qui rend les lycées extrêmement fragiles. Dès que l'équipe pédagogique cherche un interlocuteur, elle fait le va-et-vient entre le rectorat et l'éducation nationale, qui se renvoient la balle. "S'ils le veulent, ils peuvent nous pousser au désespoir", assure Jean, prof d'éco à Saint-Nazaire. "Le statut des lycées expérimentaux les met à la merci des subventions ministérielles. De plus, au moindre pépin matériel on peut les fermer tout de suite, au moins temporairement", juge Anne-Marie Vaillé. Une inspection sur la conformité aux normes pourrait être fatale aux lycées autogérés, qui occupent des bâtiments annexes d'un autre établissement, du provisoire depuis vingt ans. Situation absurde, le LAP n'a pas le droit d'accueillir l'ensemble de ses élèves en même temps, faute de place. Les lycées s'inquiètent aussi d'un possible déplacement. La fac d'Assas, voisine du LAP, voudrait bien récupérer les locaux à l'occasion de l'opération "Université 3000". L'immeuble du lycée expérimental de Saint-Nazaire risque d'être inclus dans un projet de restructuration du quartier "petit Maroc". Evidemment, ces lycées ne ressemblent pas aux grands "bahuts" traditionnels. Ils se sont installés en bricolant dans des endroits inhabituels, les élèves ont décoré l'intérieur à grand renfort de couleurs vives et dessins de BD, les murs sont couverts de papiers punaisés où se mêlent programme des prochains ateliers, réflexions personnelles et oeuvres d'art. Le LAP a un jardin, Saint-Nazaire un grenier. Tous deux se cachent derrière une petite porte, à peine repérable dans l'alignement de la rue. Etroite, discrète. Facile à fermer ?
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